Retraite de Noël 2008
Messages de Christian Baltzinger

I La création de Dieu

Comment s’est effectuée la création de notre univers d’après le premier récit de la genèse ? L’acte de création de Dieu est semblable à celui d’un potier. Lorsqu’il façonne un vase, le potier travaille à partir d’une « terre » première qui est informe et chaotique. Progressivement, petit à petit, il transforme cette terre en une amphore qu’on peut, elle, et elle seulement, considérer comme sa création. De la même manière, Dieu travaille à partir d’une « terre » première que Gn 1-2 appelle « Tohu-Bohu » (exactement : tohu-wa bohu) c’est le chaos qui existe avant que le travail créateur de Dieu ait commencé. L’Etat primordial, le chaos « invisible et désordonné » (septantes : « brut et indifférencié à partir duquel Dieu a créé notre univers »). Le livre de la ….. affirme que Dieu a fait le cosmos à partir d’une matière informe.
Et, progressivement, petit à petit, Dieu transforme le tohu-bohu en une œuvre, « le ciel et la terre » (Gn 2, 1-2) qu’on pourra, elle et elle seulement, considérer comme pleinement sa création. Aujourd’hui, je suis à penser que Dieu n’a pas terminé la transformation du tohu-bohu primitif. Dieu est encore en création. L’interprétation selon laquelle nous serions au septième jour, jour du temps de l’humanité où Dieu se repose, est pour moi inconcevable, à l’image d’un Dieu qui se retirerait du monde et de sa création, et se laisse reposer. Dieu est pleinement solidaire de cette création, il y travaille encore. La venue du Christ en est une étape décisive, Dieu n’achèvera son travail créateur qu’à la fin des temps. L’œuvre parfaitement achevée par Dieu, c’est ce que la Bible appelle « le Royaume de Dieu », ou « le ciel et la terre » parce que la « terre » (le tohu-bohu initial) y est devenue conforme au « ciel » (le projet de Dieu conforme à sa volonté). Le ciel et la terre, c’es le Royaume de Dieu qui viendra lorsque la terre et le ciel seront réunis et unifiés.
Ma lecture, c’est de dire que la création est à la fois faite et en même temps pas terminée, en marche. Le récit de la création en sept jours décrit la transformation en 7 étapes, du tohu-bohu originel en le ciel et la terre qui est encore à venir. (poétique, symbolique, théologique, eschatologique, prophétique)
1. Dieu crée ce qu’il souhaite créer (le ciel et la terre) non pas directement, ex-nihilo, à partir de rien, mais dans et par une matière (la glaise du potier) qui, en elle-même n’est pas parfaite, mais contraignante, et contrariante, instable et matérielle. Il a pour projet de créer une œuvre, (le Royaume, le ciel et la terre) qui soit de l’ordre de la perfection, l’immatériel et l’éternité. Et il crée cette œuvre dans et par le détour d’un travail qui s’effectue dans la matière et dans le temps. Toute l’histoire humaine se situe dans la tension, dans l’écart entre le projet de Dieu, relayé par le désir d’une cité harmonieuse, et le tohu-bohu primitif constitutif de notre univers, de notre terre, de notre être, car nous sommes de cette glaise originelle, de poussière.
Le monde et l’homme restent hantés et habités par l’altérité contrariante et contraignante inhérente de cette matière. Contrariété, contraintes, hasard aveugle, matérialité, désordre, chaos, causalité dans lesquels se trouvent inscrits nos perceptions du mal et du bien, du beau et du laid, du bonheur et du malheur. Le projet de Dieu étant de rendre conformes la « terre » et le « ciel », de créer le « ciel et la terre ».
Le ciel, c’est le projet de Dieu, c’est son « Idée », c’est ce qu’il se donne comme finalité, la terre, c’est notre monde plus ou moins chaotique formé à partir du tohu-bohu.
Dieu a pour dessein de transformer et de trans-créer notre monde (« la terre ») qui est chaotique, inachevé, inaccompli, et ce de telle sorte qu’il devienne conforme à ce qu’il souhaite. (le « ciel ») C’est l’accomplissement de la totalité de l’histoire du monde, dans une réconciliation et une unité parfaite et totale : le Royaume de Dieu.
L’adéquation parfaite entre le projet de Dieu et sa réalisation effective. Le Royaume de Dieu, c’est le « ciel » et la « terre », devenus tout un.
Le Royaume de Dieu, c’est la récapitulation en une « œuvre » (une unité), éternelle (indépendante du temps), indissociée (indépendante de l’espace) et immatérielle de l’intégralité de l’histoire du monde telle qu’elle s’est déroulée, dans l’espace et dans la matière, depuis le commencement jusqu’à la fin des temps.
Par une série de commencements et de recommencements, Dieu a en tête la création, l’advenir du ciel et de la terre. Le temps est le mode de travail de Dieu dans lequel il met des possibles, où se réalise, s’accomplit cette création.
Ainsi la création n’est pas achevée, elle est toujours en cours de réalisation, elle n’est pas achevée car elle est encore en écart par rapport à l’Idée, au Modèle, que Dieu veut accomplir.
Le récit de Gn 1-2 à 2-4 ne constitue pas le récit de la création de l’univers. Ce texte est la présentation de la méthode et des différentes étapes pour la création du ciel et de la terre. C’est en quelque sorte le planning prévisionnel prévu par Dieu pour la réalisation de son projet = la création du royaume. Ce planning prévoit que la mise en œuvre du projet de Dieu se fera en six étapes (six jours) et qu’elle s’accomplira lors d’une septième étape, celle de la création du « ciel et de la terre ». Aujourd’hui, la plus grande partie de la réalisation du programme prévisionnel a déjà été mise en œuvre. Nous sommes à la fin de la sixième étape : celle qui fait état de l’homme.
L’histoire de l’humanité constitue la réalisation de la fin de la sixième étape de l’accomplissement. Le septième, c’est la réalisation du Royaume. Il y a un écart irréductible entre, d’une part, le projet, et le programme de Dieu, et, d’autre part, la réalisation de ce programme dans le monde habité par Adam le « glaiseux ». Cet écart irréductible entre le projet et la réalisation explique pourquoi la réalisation du programme de Dieu ne va pas de soi et pourquoi elle va prendre la totalité du temps de l’histoire du monde et de l’humanité. Elle prend du temps car elle se fait dans le bois courbe de la matière, de l’énergie, de l’espace et du temps, et parce que le projet de Dieu se heurte à la substance même du tohu-bohu qui continue, à l’intérieur de la terre et de l’histoire du monde, à résister au travail créateur de Dieu.
Il faut donc du temps pour que la terre dans laquelle persiste la puissance du tohu-bohu soit transformée en le « ciel et la terre ».

Parlons du début : « Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre, la terre était tohu-bohu ». Le verbe bara qui rend compte de l’acte créateur de Dieu signifie précisément « tailler à partir de ». Donc le texte ouvre quelque chose à notre pensée. Dieu taille la création du ciel et de la terre à partir de « quelque chose » et non de l’ex-nihilo. Le texte précise que ce quelque chose c’est la terre qui est tohu-bohu. Le premier mot du verset, « berechit », que l’on traduit souvent par « au commencement » a aussi le sen de « re-commencement ». Dieu crée le ciel et la terre par une série de commencements. Et le premier de ces commencements n’est lui-même qu’un recommencement. Lorsque Dieu a commencé la création du ciel et de la terre, le premier jour, (par la création de la lumière), ce n’était pas le commencement absolu de toutes choses. Il y avait quelque chose avant. Qu’y avait-il avant le premier re-commencement du 1er jour ? Gn 1 répond : « le tohu-bohu ». Mais le texte ne dit rien sur le commencement absolu de toute chose.
La tradition juive insiste sur le fait que le commencement absolu de toute chose est hors de portée de notre connaissance. Pour mettre en valeur cette impossibilité de connaître le commencement absolu, elle fait remarquer que la première lettre du récit biblique est le Beth de berechit, et non pas un Aleph, première lettre de l’alphabet, qui caractériserait un commencement premier. Avant le Beth de berechit, il y a donc la place vide d’un Aleph (le pré-univers scientifique, soupe primitive, vide quantique…), qui de toute manière n’est pas accessible à la connaissance humaine. Ceci n’exclut pas le fait que Dieu soit l’Alpha et l’Oméga de l’histoire de notre monde. Nous pouvons dire que l’Alpha et l’Oméga sont inaccessibles à notre connaissance. Ainsi, avant la création du monde, Dieu et le « tohu-bohu » existant éternellement, face à face, en l’absence de temps et d’espace mesurables. Une tradition juive a pu considérer que seul le tohu-bohu (la matière première) avait été créé par Dieu, et qu’ensuite le monde se serait formé à partir de lui-même, pourrait-on dire, sans que Dieu intervienne de nouveau par un acte créateur spécifique. Dieu aurait là créé ex-nihilo le tohu-bohu puis aurait laissé faire les choses.
Ce qui spécifie notre univers par rapport au pré-univers, c’est qu’il s’inscrit dans l’espace-temps mesurable. Et ceci est vrai tant dans le discours scientifique que biblique. Le véritable temps et le véritable espace n’apparaissent qu’après la création (big-bang) de l’énergie (le rayonnement).
Ainsi le vide même du pré-univers n’est pas forcément néant, mais déjà potentialité et virtualité de l’émergence de l’univers. Notre univers, la création n’en serait que l’actualisation, la réalisation tout comme à une autre échelle, les premières cellules d’une fécondation portent déjà en elles la virtualité de ce qui va naître à la vie. C’est ce que nous appelons le déterminisme, ce qui est encore différent de la prédestination, mais s’en rapproche. Tout la probabilité, potentialité était là pour que l’univers advienne et la terre, et la vie, mais en terme de probabilité et de possibilité Dieu met des possibles, ouvre des possibles. On peut penser que Dieu soit intervenu pour déclencher le Big-bang, qu’il ait mit l’allumette sous le chaudron d’où la lumière était prête à jaillir, mais ce chaudron était prêt et préparé par Dieu lui-même. Le texte biblique reconnaîtra qu’au commencement était le chaos (le tohu-bohu). Le chaos précède la création de Dieu. La création de Dieu fait sortir le monde du chaos primitif, mais Dieu, lui, n’est pas issu de ce chaos. Lorsque la terre n’était que tohu-bohu, abîme, ténèbres, le souffle de Dieu se mouvait au-dessus des eaux et du tohu-bohu. Ce souffle, cet esprit peut être considéré comme une forme d’énergie qui permettra, au sein de ce tohu-bohu, et des eaux, l’engendrement du monde organisé, c'est-à-dire l’auto-organisation, l’auto-formation du monde. On peut concevoir ce souffle ou cet esprit comme un tourbillon organisateur du tohu-bohu, ou comme un « vent » suscitant l’organisation d’un milieu soumis au désordre. Le souffle ou l’esprit (spiritus qui a donné esprit, mais aussi spirale) peut être considéré comme une forme d’énergie tourbillonnant en spirale permettant la venue du monde. Le souffle de Dieu suscitera l’auto-organisation progressive du tohu-bohu primitif, telle qu’elle se poursuivra lors des 3e, 4e, 5e, 6e jours.
Ce souffle est distinct du chaos primitif. Le monde se transforme en conformité avec ce qui est énoncé, exigé, promis, appelé par la Parole de Dieu qui est commandement et promesse.
La parole est créatrice par le fait qu’elle est désignation, nomination, promesse, ordre et commandement. Ce processus en six jours est ensuite entériné et avalisé par la bénédiction de Dieu « Dieu vit que cela était bon ». Jean-Marie Pelt écrit : Le souffle qui plane sur les eaux, arrive et fait croître, c’est le principe féminin, le Verbe qui créé et donne forme c’est le principe masculin (cerveau droit et cerveau gauche).
Comment commence l’univers ? D’après le texte biblique, la première parole de Dieu est d’ordonner l’apparition de la lumière, et aussi celle de l’espace et du temps.
Que la lumière soit ! Et la lumière fut. Dieu appela la lumière jour et la ténèbre nuit, Il y eut un soir, il y eut un matin, 1er jour. La lumière a deux corolaires : l’espace et le temps mesurables. En effet, la lumière permet de voir et de mesurer l’espace (la nuit, on ne voit pas ou mal les distances), et la lumière du jour, en alternant jour et nuit, matin et soir, permet de mesurer le temps. Le monde, tel que Dieu l’ordonne, est une différenciation dans un milieu indifférencié : l’espace et le temps, la lumière et la nuit. C’est le monde, la matrice dans laquelle va s’organiser et se complexifier l’univers et notre monde.
Le récit du 2e jour nous ouvre à une autre dimension, une autre méthode, celle qui consiste à séparer. Les eaux primitives apparaissent comme négatives et nocives. Elles sont abîmes. Dieu va séparer cela, ce qui est utile de ce qui ne l’est pas. Dieu sépare les eaux d’en haut d’avec les eaux d’en bas, pour pouvoir dans l’entre deux, engendrer son œuvre.
Le verbe séparer qui décrit l’action de Dieu va revenir plusieurs fois dans le récit. Le geste de la création est présenté presque comme un combat, la création du monde tel que Dieu le souhaite s’effectue par une série de séparations, tout comme le potier pour créer son vase va séparer la matière qui sert à créer son œuvre et rejette la glaise inutile.
Le Royaume adviendra en étant séparé du Chaos et de ce qu’il y a de chaos dans le monde, mais plus encore que séparé, il va être assumé, sauvé.
La méthode de création du premier jour (création par unification) et celle du deuxième jour (création par rédemption et reniement) sont différentes et complémentaires.
Le processus de la création du ciel et de la terre se poursuit à partir du matériau primordial dans les 3e, 4e, 5e, 6e jours. A chaque nouveau jour, Dieu énonce son projet, sa promesse, et sa volonté. Puis, par un processus interne, endogène, le monde progresse, se transforme, se complexifie. La nature est habitée par une puissance qui la transcende. Elle est perpétuellement en travail. Mais il faut distinguer, dans le récit des 3e, 4e, 5e, 6e jours, d’une part ce que Dieu fait, ou plutôt « fait faire », ou « laisse faire », par le processus de l’évolution naturelle du monde, et d’autre part ce que Dieu créé (bara) lui-même, à savoir la vie animale et l’Homme. Au 6e jour, Dieu intervient directement par sa puissance créatrice propre dans le processus de l’évolution naturelle, par la création de la vie animale et par la création de l’Homme. On peut se demander alors pourquoi Dieu fait (ou fait faire) et crée la vie animale puis l’homme. Parce que la vie animale, et humaine d’autant plus, a une certaine liberté. Qui dit liberté, dit aussi son corollaire, la responsabilité, l’un n’est pas sans l’autre.
Dieu créé les animaux le même jour que l’Homme. Les animaux ne sont pas des objets, mais des créatures de Dieu à respecter. La Bible nous rappelle que la façon dont nous traitons les animaux n’est pas indifférente aux yeux de Dieu.
Si les animaux sont créés, chacun selon son espèce, l’Homme est créé en tant qu’individu. Il est créé « homme et femme ». Il n’est pas né selon une espèce, une couleur, ou un sexe, mais selon la ressemblance de Dieu, à son image, ils sont égaux et de la même dignité.
Un ordre est donné de peupler et dominer la terre, et nous avons souvent interprété dominer par exploiter, surexploiter, que ce soit la nature ou l’homme. Nous sommes tous de la même essence, et tout humain est à respecter. Mais nous sommes aussi de la même essence que la terre et que toute vie sur terre. La nature a aussi des droits. Quand je pense aujourd’hui au mot « dominer » je le place immédiatement dans le contexte du psaume 23 et des béatitudes. Pour moi, le texte de Genèse 1 reste le plus fabuleux texte de la création, il dit mieux que tout autre sa complexité, sa grandeur, son mystère qui y est associé.

 

II Anthropologie de la création

Dieu dit : « Faisons le genre humain à notre image, selon notre ressemblance ». Je traduis « homme » par « genre humain » car ici Adam est dépourvu d’article, ce qui n’est pas le cas au verset suivant où il parle de l’homme avec un article. Le genre humain est fait à l’image et à la ressemblance non seulement de Dieu mais aussi du dynamisme et des affres de la nature qui, précédemment, avait formé les animaux. Cela signifie que le genre humain est formé en continuité avec le règne animal. C’est par une évolution naturelle que l’on passe de l’espèce animale à l’espèce humaine. De la même manière que l’espèce animale a été formée en continuité avec ce qui précède, l’espèce humaine a été formée en continuité avec le règne animal.
Mais au verset 27, l’apparition de l’homme n’est pas seulement liée à cette continuité, par le faire, mais par l’acte de créer. L’homme est appelé à être créé par Dieu lui-même, comme un être unique et défini. Il crée chaque homme unique avec son nom propre. Il le crée mâle et femelle, c'est-à-dire couple sexué, mais constituant une seule et unique unité. L’homme, en tant qu’il est créé à l’image de Dieu, a pour vocation d’être le « lieu-tenant » de la volonté de Dieu de dompter et de vaincre le chaos pour la réalisation du Royaume. La vocation de l’homme et de la femme et d’agir dans ce monde de telle sorte que la réalisation du projet de Dieu puisse être mise en œuvre. Faisons un pas de plus, en nous demandant quels traits de l’humanité la rendent capable de porter et de communiquer l’image divine. L’indication première qui nous est donnée est donc de « dominer » toutes les créatures, dans la mer, au ciel et sur la terre. Le verbe « radah » peut avoir une connotation négative de domination tyrannique. Cependant, ce même verbe peut avoir un emploi plus neutre, il peut simplement décrire le rôle d’un chef ou d’un guide. La traduction « régner sur, diriger » semble en harmonie avec le ton du chapitre où, tout violence est soigneusement distanciée de l’image divine. Par sa description de l’humanité à l’image de Dieu, et en conséquence, dominant les autres créatures, le texte, ne semble pas vouloir décrire l’adam comme un tyran, mais simplement dire qu’il est le gérant ou le vice-roi du Dieu invisible.
Pour bien comprendre le rôle du roi dans la Bible, il ne faudrait pas prendre comme modèle un tyran ou un souverain corrompu, mais plutôt l’idéal de la royauté telle qu’elle peut être décrite dans la Bible, sans oublier pour autant qu’il y a un décalage entre cet idéal et la réalité empirique. Décalage effacé par le Christ. En un mot, le rôle du roi est d’assurer l’harmonie, la justice et la paix, par sa faculté de penser, d’imaginer, de réfléchir, d’agir, de faire, de fabriquer, de créer.
C’est dans cette origine de la source en Dieu qui crée et ordonne, qui crée l’homme à son image, à sa ressemblance que l’homme devient aussi un être capable de faire, de fabriquer, de créer. Nous sommes tous à même de fabriquer ou de créer, d’être artiste. L’artiste ne commence pas à partir de rien, il met en forme un matériau qui préexiste à son action. Il taille la pierre, il sculpte le bois, il coule le plâtre, il modèle la terre, organise des sons, met en forme les mots.
La création enveloppe la résistance de la matière, demande du temps, de la patience, voire un travail difficile. On pourrait dire ainsi que l’artiste en créant, s’élève et se rapproche de l’Acte de Création divine dans l’Univers. La différence entre l’artiste et Dieu est dans la perfection, et la puissance de la Manifestation. Ainsi, toute œuvre d’art est une élévation vers un élan divin. Il n’y a pas de fossé entre la Création telle que nous la découvrons à travers la nature et la création humaine. La nature dit-on souvent, est le lieu des plus belles œuvres créés, inégalées par l’homme. Il y a pourtant des différences entre une œuvre de la nature et celle de l’homme. C’est que dans la création humaine, le sujet se distingue de l’objet, tout comme dieu et sa création. L’artiste est distinct de ce marbre qu’il sculpte, de cette feuille blanche sur laquelle il dessine. La forme il la trouve dans son propre esprit. La rose, comme création de la nature, n’est pas créée comme un homme pourrait la créer, en collant des pétales sur une tige. La forme s’épanouit d’elle-même, l’intelligence créatrice qui fait la rose est dans la rose, l’Idée de la rose, et le processus de création est immanent à la rose elle-même. La Nature, comme l’artiste, met en forme, mais la nature est un artiste intérieur, tandis que l’homme est artiste en étant extérieur à son objet. Aussi les choses créés par l’homme, autant des objets techniques que les œuvres de création, sont toujours extérieures à soi. L’art manifeste ce qui n’existait pas dans la Nature, ce qui n’était qu’un possible dans l’esprit de son créateur, et non pas le réel suivant la nature. Les fruits existent dans la nature, mais une nature morte de Renoir est une œuvre d’art. Le tableau est le produit de l’imagination et du travail de l’artiste. Le sculpteur humain impose au bloc de marbre, le potier à la terre glaise un visage, une forme qui est d’abord le fruit de son esprit. La nature est artiste en donnant la forme de la rose de l’intérieur. Elle est telle qu’une intelligence créatrice qui dispose avec art la forme, forme qui répond aussi à une utilité, dont la main créatrice est Dieu, élan, souffle divin. L’homme informe une matière, donne forme, conformément à l’idée qui est dans son esprit. L’idée humaine est neuve. L’art met au monde ce qui n’a jamais existé auparavant, ce qui a germé comme idée dans l’esprit de l’artiste et non ce qui est nécessaire dans la finalité de la nature. La statue, le tableau appartiennent à l’ordre de l’artifice humain, tandis que la fleur, le coquillage sont de l’ordre de la nature.
Dans les deux créations pourtant une forme donnée, dans un cas par la spontanéité de la Nature, dans l’autre par l’activité consciente de l’homme, dans la puissance de l’imagination de celui qui crée. Je crée, tu crées, il crée est un des plusieurs types d’activités humaines opérant la mise en forme de quelque chose : mise en forme technique, artisanale ou artistique, avec pour chacune des particularités et des points communs.
L’art, même si le savoir y joue un rôle important, se veut désintéressé, parce que d’emblée tourné vers la création, plus que vers le champ de l’action. Ainsi on ne peut pas parler de progrès dans l’art, comme par exemple de progrès technique. L’art change, se transforme on ne peut pas dire qu’il évolue, comme si aujourd’hui nous avions de plus grands artistes qu’autrefois par effet de progrès. Il y a dans la création un perpétuel recommencement et l’imagination ne se met pas en formules comme un théorème de mathématiques. Quand je crée, tu crées, il crée, nous libérons le pouvoir de création inscrit en l’homme comme image de Dieu et parvenons à manifester dans le domaine vivant de la sensibilité la dimension spirituelle de l’humain. La création est alors estimée pour sa valeur spirituelle mais aussi esthétique de manière totalement subjective. Une œuvre est faite pour être regardée, et pour aller au-delà du regard et de la réalité visible.
Elle est unique ce qui la différencie d’un objet artisanal ou technique, qui est fait en série.
Une œuvre créative, quelle qu’elle soit est le lieu d’expression personnelle d’un individu. Cette idée qu’une personnalité s’exprimerait dans une œuvre n’a pas toujours été en cours. Un grand nombre d’œuvres célèbres de l’Antiquité n’étaient pas signées. Aujourd’hui, la signature est importante, c’est ce qui le caractérise, le distingue d’une autre création. La création à l’origine est désintéressée, même si aujourd’hui, dans notre société commerce, elle ne l’est plus forcément. Une création est le reflet de l’inspiration de son créateur. L’inspiration est un état de conscience particulier, dans lequel se trouve unis entre parenthèses la petite personne, au profit d’une puissance qui la dépasse. C’est une alchimie subtile de laisser-aller, qui passe aussi par l’effort. L’inspiration confère une vision des formes, mais une vision n’est rien quand elle ne descend pas sur terre dans une œuvre ou sur un tableau, dans un buste de pierre, un poème, une œuvre musicale. L’artiste qui est en train de créer ne connaît pas d’avance exactement ce que sera son œuvre, contrairement à l’artisanat ou à la technique. L’idée, le plan ne précède pas entièrement l’œuvre, comme s’il s’agissait simplement de copier l’idée, comme l’ouvrier suit un plan. Dans la création artistique, le travail est créateur dans un sens très élevé, car l’œuvre émerge au fur et à mesure qu’elle est créée, elle s’épanouit entre les mains de l’artiste. On peut dire que l’artiste découvre autant qu’il crée l’œuvre, il la voit apparaître, car il ne l’avait pas conçue comme l’ingénieur conçoit, au moyen de concepts liés à une utilité finale, un objet technique. Une création est toujours une surprise qui peut être de l’ordre de l’émerveillement comme de la déception, pour celui qui la découvre autant que pour celui qui l’a réalisée. Au fond, quand je crée, je n’ai tout au plus au début qu’une vision incomplète de ce que sera l’œuvre, elle prend forme sous ma plume, sous les coups de pinceaux, avec mes mains. Parce que la création se poursuit pendant l’acte même de créer. Cette liberté signifie qu’il y a une dimension de jeu dans la création, qui autorise un déploiement libre des facultés et de l’imagination.
Qu’est-ce que peut m’apporter, à moi, à nous, d’entrer dans une démarche créative, dans le quotidien de nous jours. Je dirai qu’elle est bénéfique à plus d’un titre.
1) D’abord, elle nécessite de prendre du temps et de créer un espace pour quelque chose qui n’a pas forcément d’utilité intrinsèque. Cette démarche est une démarche de libération, car elle nécessite de trancher dans nos vies qui sont le plus souvent orientées vers l’action, vers l’utilité, vers des projets, des buts, des moyens et des finalités. Prendre du temps et créer de l’espace, c’est couper dans cette spirale infernale de l’activisme sans fin. C’est s’arrêter. On entre donc dans une autre dimension où l’on coupe avec beaucoup d’éléments contraignants de notre quotidien, qui nous sont imposés ou que nous nous imposons nous-mêmes.
2) C’est entrer dans un temps et un espace, une zone de divertissement et de jeu. Mais ce n’est pas une forme de divertissement et de jeu identique à ce que nous offre la plupart des magazines de jouets que nous ouvrons avant Noël, et où tout est déjà donné, et où nous avons juste à entrer dans ce qui nous est servi sur un plateau de jeu, ou d’écran. Cette forme de jeu et divertissement est souvent tyrannique. La zone de jeu et de divertissement quand je crée se fait à partir d’une masse brute, avec laquelle je dois m’ouvrir à mon imaginaire intérieur. Créer à partir d’un tohu-bohu, un bloc de pierre, une masse de terre, une feuille blanche. Ce divertissement, ce jeu va nécessiter un effort, car il va m’obliger à entrer en moi, à m’investir. En général, on nous demande toujours de nous investir, pour un intérêt quelconque, ici, la nécessité d’investissement est d’abord désintéressée, il est pour soi, gratuit. Et cela va être libérateur. La démarche créatrice peut alors devenir un investissement de soi, qui va procurer beaucoup de joie, une joie authentique, originelle.
3) L’investissement, cette démarche intérieure qui ouvre l’imagination comme un don de soi, où l’on sort quelque chose de soi, qui va être de soi, et en même temps extérieur de soi. L’investissement va être double, il va être une concentration en soi, et un élan sur un objet extérieur à soi. L’acte créateur devient ainsi libératoire et source d’apaisement et de guérison.
4) L’imaginaire. Dans l’acte de créer à partir d’un tohu-bohu va ouvrir les portes de notre imaginaire, ce qui va faire naitre quelque chose de l’ordre de la jubilation et de l’émerveillement, d’une naissance et d’une renaissance. Créer est une élévation de l’esprit et un travail sur soi. Nous prenons conscience que nous sommes créateurs de notre propre existence. Nous participons à quelque chose de l’ordre de l’acte créateur divin inscrit en chacun de nous, de manière totalement gratuite.
5) La contemplation. Une création invite à la contemplation. Elle ne doit pas être portée par un regard négatif, car chaque création doit être contemplée pour ce qu’elle est, pour ce qu’elle a apporté et permis et pas forcément pour ce qu’elle est devenue. Œuvre éphémère, ou œuvre durable, elle fait vivre et participe à notre sentiment d’exister, d’être une personne, un individu qui pense qui rêve, qui s’éveille à l’esprit et fait de chacun une identité propre. Cette démarche de contemplation n’est pas limitée à celui qui voit ce qu’il a créé mais aussi au spectateur qui contemple une œuvre d’un autre. Qui prend le temps d’y mettre son regard subjectif, et qui peut recevoir aussi quelque chose de l’ordre de la jubilation des sens face à ce qu’il voit.
La contemplation devient parole partagée.
Je crée, tu crées, il crée, nous créons….
C’est prendre un temps et couper un espace dans ma vie.
C’est m’ouvrir à l’imagination, à l’imaginaire, m’investir dans quelque chose qu’il m’est donné d’être.
Entrer dans un temps et un espace de jeu où tout ne m’est pas donné, dans une gratuité de l’être et du don de soi.
Donner quelque chose de soi, qui devient extérieur à soi et qui fait du bien.
Se retrouver soi, se reposer du monde, entrer dans une contemplation qui est de l’ordre d’une spiritualité, s’élever, se dépasser, transfigurer le réel.
Temporalité
Espace
Imagination
Intériorité
Se retrouver
Mettre hors de soi
Spiritualité
Matière première
Libération
Exister
Etre soi
Se porter vers
Guérir
Acte créateur
Source de guérison, de rédemption et de jubilation
Nous pouvons considérer la Bible comme parole inspirée de Dieu, nous pouvons aussi la désigner comme une œuvre extraordinaire dans laquelle s’exprime de multiples artistes, créateurs, dont nous pouvons citer et décrire. Mais pour moi, s’il est un artiste que j’aime trouver dans la Bible, c’est bien le musicien et poète David. Le berger David qui passait du temps à s’occuper du troupeau familial, tout en étant sensible à la nature qui l’entourait, qu’il contemplait et qui a été l’objet d’une création de psaumes, de louange dont nous avons encore aujourd’hui la chance de découvrir et de nous associer.
Mais ce n’est pas seulement ses psaumes mais aussi sa musique, puisqu’il était joueur de cithare. Et je l’imagine bien, entouré de son troupeau, dans cette nature semi-désertique de la Palestine faire vibrer les cordes de son instrument de musique, jouer des choses connues ou créer des symphonies éphémères, et sans autre auditoire que lui-même, ses moutons, son chien peut-être et la nature.
J’imagine fort bien cette création éphémère de notes qui prennent vie, deviennent louange, jubilation, jeu, divertissement et qui se perdent dans le vent faisant leur chemin. Mais cet art, ce don de David allait au-delà d’une réalisation personnelle, elle était donnée, offerte à qui voulait la recevoir. C’était aussi son entourage, sa famille, ses amis, sa musique qui réjouissait tout le monde. Plus encore, elle apportait paix et sérénité, guérison intérieure, allant jusqu’à apaiser les colères et les angoisses du roi Saül.
J’y trouve là tous les éléments de l’élan créatif de l’homme, dans sa plus noble compréhension auquel nous pouvons tous nous ouvrir, que nous soyons doué ou non, et qui nous font décliner, incarner le verbe, je crée, tu crées, il crée, nous créons.

 

III La création peut-elle aboutir à un échec ? L’homme est-il un échec ?

Nos comportements et nos attitudes dépendent étroitement de notre manière de comprendre le monde. C’est pourquoi il est essentiel de réfléchir à notre compréhension du monde, de la création, de la vie, de réfléchir à nos valeurs, et d’avoir du recul sur nos comportements et nos attitudes pour vérifier si elles sont en adéquation avec notre compréhension, nos valeurs, notre foi. Pendant longtemps, on a fait de l’homme un être à part, radicalement distinct de son environnement. On a considéré le monde comme un domaine mis à sa disposition et qu’il avait le droit d’exploiter selon son bon plaisir. Comme nous l’avons vu, on a interprété en ce sens les versets de la Genèse : « dominer » la terre, et dans le second récit « l’Eternel prit l’homme et le plaça dans le jardin d’Eden pour le cultiver et le garder ». Au lieu d’y voir l’indication d’un service que l’homme devait rendre à la terre, on en a conclu que l’homme avait la liberté de la dominer et de l’exploiter, et de la surexploiter.
Nous avons dans notre civilisation dominante, séparé l’histoire humaine, de la nature, dissocier les deux comme s’ils ne faisaient pas partie d’un tout. L’histoire humaine est porteuse de valeurs, mais la nature a été mis hors du coup, considérée comme simple objet à utiliser au maximum, sans aucun ou presque état d’âme. Parce qu’il a accordé au monde une importance purement instrumentale, l’occidental s’en est servi et l’a asservi, le subordonnant complètement à ses besoins et ses désirs. Les raisons de cette évolution d’une surexploitation de la nature sont multiples et anciennes, et pas forcément propres à la lecture chrétienne de la Bible. Prométhée était un dieu grec, et d’autres religions, comme l’Islam, n’ont aucun scrupule à écouler des richesses de la terre pour s’enrichir démesurément. Le Bouddhisme, qui pourrait être un mouvement spirituel de l’humilité, a complètement explosé dans les pays où il est né. La Chine veut atteindre le niveau de vie américain, l’Inde connait une industrialisation extrême, le Japon l’est depuis longtemps. Mais si je ne regarde que notre culture occidentale judéo-chrétienne, je m’arrêterai sur plusieurs points.
1. Une lacune du récit de la création qui met l’homme au Centre : l’anthropocentrisme, l’homme sommet de la création, maître du monde. 2. Une désacralisation de la nature, lors de la christianisation, de nombreux lieux sacrés ont été transformé en lieux mystiques déconnectés de toute relation avec la Mère Terre. Ainsi par exemple, une source sacrée des gaulois transformé en lieu d’apparition à Marie. Un rocher sacré, sur laquelle on construit une église pour adorer un saint.
3. Le Christianisme a été le promoteur de la toute-puissance de Dieu et des hommes par Dieu. Le Dieu de la Renaissance et du nominalisme met en avant l’homme qui doit atteindre la puissance et la toute-puissance pour devenir Dieu.
4. Le peu de considération pour le salut de la création, avec une hiérarchie claire dans le déroulement de la Résurrection. Ainsi, pour Thomas d’Aquin, ni les végétaux ni les animaux ne ressusciteront, et ne sont donc à considérer comme important.
5. Une séparation de l’homme avec la nature, de l’humanité avec l’environnement. Pour Descartes, il s’agit de faire de l’homme le maître et le possesseur de la nature.
6. La commercialisation de la nature à l’ère capitaliste, et un désintérêt total de la nature et de l’humain pour la cause idéologique et la puissance géopolitique.
Avec l’essor du capitalisme, tout a été assujetti au progrès, mais surtout à l’enrichissement, d’un côté au pouvoir de l’autre. Le capital et la puissance militaire passent avant toute préoccupation écologique, même humaine. La fin, le profit, la puissance, justifient tous les moyens. Dans l’évolution de la religion, une mise à l’écart des fêtes qui mettent la nature au centre pour les remplacer par des fêtes qui mettent l’histoire humaine en avant. Je reviens à ce que je disais au début, on a la nature hors de l’histoire et de la culture humaine or, la nature fait partie de notre histoire.
Des exemples :
Les grandes fêtes célébrés en Israël, et que nous avons en partie héritées, furent à l’origine ancrées dans le cycle de la nature. La Pâque a son origine dans la période nomade, une fête du printemps, lors de laquelle les premiers agneaux étaient sacrifiés. La fête des tabernacles était à l’origine de la fête des récoltes, des fruits et du vin. On offrait la première orge, le pain du pauvre. L’utilisation de branches lors de la fête des tabernacles se rapporte à une fête des vendanges célébrée dans les vignobles et les vergers. (Sortie d’Egypte, habitat sous tente). La fête des semaines était la fête des moissons du blé, 7 semaines après Pâques. (Révélation de la Loi sur le Mont Sinaï) Le 7e jour était un jour de repos, sabbat non seulement pour les hommes, mais aussi pour les bêtes et la terre. L’extension du rythme du sabbat aux années sabbatiques et jubilaires rend cela particulièrement évident. Chaque 7e année, il devait y avoir un sabbat, un repos total pour la terre, nul n’était autorisé à semer ou à récolter (Lev 25.4) Attribuer un sens historique à des fêtes ancestrales a continué dans l’église, que ce soit par rapport à des fêtes judéennes, ou des fêtes païennes où la terre était sacrée, et qui ont été remplacées par le culte, la vénération d’un saint quelconque ou d’un événement miraculeux. Pourtant d’autres voix ont jailli pour rappeler l’importance de la terre. Il nous reste la fête des récoltes et des moissons. Il y a une longue tradition monastique dans l’histoire de la chrétienté de communion avec la nature et de réconciliation. Saint Antoine va prêcher aux poissons. Saint François d’Assise est frère des humains et de la nature. Luther et Calvin défendent l’idée de résurrection des animaux, et pour Calvin, même des arbres, végétaux et pierres. Calvin a une pensée naturaliste que vont développer d’autres penseurs et pasteurs de la réforme. D’autres lectures de genèse sont dites dans notre rôle de seconder Dieu, d’être la main providentielle du créateur, « nous sommes les vicaires de la providence, les bergers de la multitude » disait St Augustin. En Esaïe 12, 6, nous découvrons l’idée d’un Royaume, où la nature et l’humanité seront réconciliées.
En Marc 15, 16, la Bonne Nouvelle est annoncée à toute la création. Et pour Colossien 1 1, 15-20, l’homme et la nature vont ensemble. Ceci doit nous inciter à penser aujourd’hui de manière différente et entraîner une modification de notre comportement envers le monde. 1. Notre relation interdépendante en tant que réalité ontologique fondamentale. Mon propre être comprend le monde qui m’entoure. Mon « moi » me vient, au moins en partie, du dehors, des autres, de la nature, de l’univers dont je fais intégralement partie. Il en résulte une étroite solidarité entre chaque élément et l’ensemble de l’univers. En asservissant le monde, nous nous rendons nous même esclaves. En le méprisant du même coup nous nous méprisons et dévalorisons. Nous devons discerner dans toutes les réalités, animées ou inanimées, et pas seulement en nos semblables ces prochains qu’on nous demande d’aimer comme nous-mêmes. Nous n’avons pas à traiter le monde comme un objet dont nous disposons à notre gré, mais à nous comporter avec lui comme un partenaire, un compagnon dont nous partageons nécessairement le soi. L’homme existe dans et avec la nature.
2. Toute entité, même de bas niveau, possède une valeur intrinsèque. Elle atteint une plénitude qui est la sienne qui lui donne du prix. Dieu la reprend et l’intègre dans sa nature possédant son propre dynamisme créateur, de sorte qu’elle contribue au projet global de Dieu. Elle n’a pas de valeur purement instrumentale, et on s’égare en l’évaluant seulement en fonction des services qu’elle peut nous rendre. Elle représente une fin en soi, et mérite le respect à cause de ce qu’elle est. On doit l’aimer pour elle-même, et pas seulement pour ce qu’elle nous apporte et nous sert (dans notre bonne logique, ce qui est exploitable et ce qui ne l’est pas) ou même à cause de notre solidarité avec elle. Dieu affirme la bonté du monde sans aucune référence à l’homme et avant son apparition.
Ainsi, certaine ordonnance liée uniquement à l’homme devrait être élargie à toute réalité. Comme Kant « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité dans ta personne et dans celle des autres toujours comme une fin, jamais comme un moyen » On empêcherait beaucoup d’exploitations abusives, de pillages et de destructions, même si les nécessités de l’existence et de l’action limitent les possibilités d’application stricte de ces principes. Nous sommes acculés à des choix, et bien obligés, pour vivre, d’utiliser et de détruire d’autres vies. Nous ne pouvons pas éviter d’établir une hiérarchie entre les réalités actuelles, mais ne jamais les prendre à la légère. Développer une nouvelle doctrine à l’usage des biens terrestres (le mouvement less). Comment dénouer mieux notre fascination pour les objets de consommation ? (par le développement de nouvelles initiatives, de création individuelles et collectives, d’un changement de mentalités). La terre nous est confiée, nous devons rendre compte de notre usage de celle-ci à nos enfants, user de ce monde sans se laisser piéger par les réalités matérielles de celui-ci. Sortir d’une relation idolâtre avec la consommation qui transforme notre monde en objet de consommation de logique marchande jusqu’à des quotas de bourses, la technique qui transforme notre monde en système technicien, la logique marchande, l’idéologie de la modernité qui pensait se soustraire aux autorités de Dieu ou de toute contrainte naturaliste.
L’avenir n’est pas écrit, ni joué d’avance. Il reste irréductiblement ouvert et indéterminé. Dieu lui-même ignore le chemin que prendra l’humanité demain, même si son souffle créateur est présent.

Christian Baltzinger, pasteur à Brumath, déc 2008

 


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